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Pas de doute, la température continuait à s'élever. La première fois qu’on le lui avait fait remarquer, il était encore un petit enfant. Ce jour-là, son père lui avait confié que les ancêtres de la tribu avaient déjà signalé le phénomène en leur temps. Les anciens affirmaient que dans leur jeunesse, il faisait beaucoup plus froid qu'aujourd'hui. Ils racontaient qu'ils vivaient en permanence lourdement vêtus de peaux de bêtes épaisses, cousues ensemble et bourrées d'herbes sèches afin de conserver le plus longtemps possible sur le corps la chaleur du feu allumé dans la grotte.
On pouvait maintenant, la moitié du temps, vivre le torse nu, même au fond de la grotte. Les hommes de la tribu n'endossaient plus que rarement les fourrures, quand le soleil était au plus bas sur l'horizon.
Et en même temps que la température s'élevait, on pouvait mesurer, chaque jour la montée de la mer le long de la falaise, comme si les deux choses étaient liées. L'homme y songeait, tout en broyant entre deux pierres du bois brûlé dont il recueillait avec soin la poudre noire.
Les anciens racontaient encore que lorsque la terre était toute blanche et froide et non verte et chaude comme à présent, la mer était si loin de la grotte qu'il aurait fallu lancer le javelot devant soi plus de cinq cents fois pour arriver jusqu'à elle.
Lui, chaque jour de sa vie, il avait pu voir se réduire la distance à franchir pour arriver jusqu'à cette frange humide, moussante et salée, au bord de laquelle on trouvait de minuscules pierres creuses au fond desquelles se cachait un petit animal bon à manger, mais trop rare pour rassasier l'appétit des chasseurs. Ceux-ci préféraient consacrer leurs forces à courser l'antilope et le bison, le lapin et le cerf avec lesquels on était sûr de manger à sa faim pendant plusieurs jours.
Lui n'était pas chasseur, comme les autres hommes du clan. Ceux que l’on nommait Qui-n’a-pas-peur-du-bison ou Court-plus-vite-que-le-cerf. Son nom à lui, était Celui-qui-parle-avec-les-Esprits. Il n’avait jamais chassé avec les hommes du clan. En revanche, il possédait un étrange pouvoir: il savait capturer sur les parois de la grotte l'image des animaux que les chasseurs voulaient tuer. Dessinait-il les branches entremêlées que le cerf porte sur la tête, l'arc double de corne épaisse et dure qui orne le front du bouquetin? On pouvait être certain qu'à la prochaine chasse, ces bêtes seraient comme attirées par les chasseurs à l'affût et viendraient à portée de leurs armes. Alors, il y aurait à manger pour tous.
C'est pourquoi Celui-qui-parle-avec-les-esprits était plus utile à la tribu que le plus habile des lanceurs de javelot, que le plus rapide à la course à l'antilope.
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Aujourd'hui, l'eau était arrivée à l'entrée du couloir de roche qui conduit à la grotte. Pour entrer, il avait dû patauger dedans jusqu'aux chevilles.
Il était seul. La tribu avait fui l'abri pour se réfugier plus haut, dans une caverne moins grande mais plus sûre, car loin de l'eau. Plus personne n'osait entrer ici, de peur de ne plus pouvoir en sortir. Mais lui se devait de braver le danger. Les bisons avaient été signalés par des guetteurs dans la plaine derrière la montagne, au bord du fleuve. Il allait capturer leur image sur les parois, afin de les attirer vers la tribu. C'était sa fonction.
Il prit un bâton enduit d'une sorte de gomme collante, qu'il extrayait lui-même - en l'incisant à l'aide d'un silex - du tronc rugueux d'un arbre couronné d'une large chevelure d'un vert sombre formé d'aiguilles, et le plongea dans la poudre noire. D'une main sûre, il reprit le dessin de l'épaule d'un grand bison noir, là où s'enfle la bosse, qu'il avait abandonné la veille, au moment où sa torche avait achevé de se consumer.
Il se recula pour juger des proportions de son dessin et, satisfait de son examen, s'attaqua à la tête, vue de trois-quarts face, avec ses cornes courtes et puissantes. L'animal semblait charger celui qui le regardait. L'effet était saisissant. Bien plus que celui que produisaient les bisons dessinés de profil, comme s'ils fuyaient.
Tandis qu'il s'appliquait maintenant à dessiner les pattes de manière si habile qu'on eût pu les croire animées par la course de la bête, l'homme écouta le clapotis des flots sur la roche qui se rapprochait encore.
Il comprit que le bison qui prenait vie sous ses doigts habiles serait le dernier. L'eau allait entrer dans la grotte aux merveilles et plus aucun chasseur, jusqu'à la fin des temps, ne contemplerait les gravures de cerfs, de chevaux, de bouquetins qui ornaient les parois de la caverne.
Alors, il mit tout son savoir-faire à achever la silhouette du bison chargeant. C'était le plus beau qu'il eût jamais dessiné.
Ensuite, il appliqua sa main sur la roche tout près de la silhouette massive de la bête. Il projeta tout autour sa poudre noire, afin que sa main s'y dessinât en négatif. Le signe magique qui attire le gibier vers le chasseur apparut clairement sur la pierre.
Elevant sa torche à bout de bras, il jeta un long regard sur les parois, détaillant chaque gravure, dont beaucoup étaient de sa main. Il savait qu'il ne reviendrait plus et imprégnait sa mémoire du spectacle prodigieux qu'offraient ces parois que l'eau allait engloutir. Ainsi, pourrait-il le décrire aux plus jeunes afin de perpétuer la mémoire de la tribu.
Puis, d'un pas ferme et sans se retourner, il s'enfonça dans le boyau, vers la sortie.
Quand il arriva à l'air libre, le soleil déclinait, mais sa lumière le fit cligner des yeux. Il avait de l'eau jusqu'aux genoux.
Il était le dernier être vivant à avoir contemplé la grotte. Mais le bison était tel qu'il l'avait souhaité, éternel dans la nuit minérale. Demain, la chasse serait bonne.
Jean CONTRUCCI
Ce texte est le premier du tome 1 des chroniques “Ça s’est passé à Marseille”
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