Nécrologie

Je ne suis pas sûr de ce qu'on dira dans mon dos quand je ne pourrai plus répliquer. Aussi ai-je prudemment rédigé une nécrologie anthume dans laquelle on pourra puiser à son gré le moment venu

CONTRUCCI Jean
(Marseille-1939 – Marseille-20... (à compléter en fonction de l’actualité))

Le 8 juin 1954 (c’était un lundi), il fut convoqué en compagnie de sa mère par le professeur principal de la classe de 4ème, qui tint à la malheureuse, en présence de son fils unique, un discours sévère  s’achevant par ces mots : “ En 32 ans de métier, je n’avais encore jamais vu ça. Votre fils, c’est le néant mathématique incarné. Il suffit qu’il y ait un chiffre quelque part, même le plus petit, pour qu’il s’égare définitivement ”.

Humiliée, la mère marmonna, pour chasser l’affront : “ Oui, mais il est bon en français. D’ailleurs il veut être écrivain. ” La nouvelle stupéfia le jeune homme - car elle était inédite - et fit ricaner le matheux.

N’empêche, c’est de ce jour fatal que date la vocation littéraire de J.C. Pour ne pas faire mentir sa mère et répondre à son voeu, il se lança dans des études de Lettres qui consistèrent généralement à ôter toute trace de poésie des œuvres qu’on lui donnait à décortiquer,  et à recopier des pages entières des œuvres complètes de Ferdinand Brunetière (1849-1906) pour en faire des dissertations signées de son nom. Ces études débouchèrent sur l’obtention molle d’une licence de Lettres modernes, qui lui évita d’achever prématurément sa brève existence en victime de la politique coloniale de la France en Algérie. Peut-être ce diplôme lui sauva-t-il la vie, mais le récipiendaire persiste à croire qu’il est inutile, si on n’ambitionne pas de devenir professeur de Lettres Modernes, ce qui ne peut constituer un but dans la vie, on en conviendra.

Il pensait cependant avoir acquis suffisamment de savoir-faire (mention assez bien en littérature française, tout de même) pour accomplir le voeu maternel. En attendant les tirages de rêve, il devint journaliste. C’est à l’occasion de son premier reportage, qui lui valut convocation dans le bureau du rédacteur en chef, qu’il mesura l’ampleur du désastre. “ Vous êtes sérieux côté enquête, lui dit l’homme de l’art, mais vos papiers, Contrucci, ce sont des jeunes filles frigides. Si je les publiais tels quels, ils ne feraient bander personne. Qu’est-ce qu’on vous a appris à la Faculté ?”

Et on lui conseilla d’aller frotter le cuir de ses parchemins à la réalité d’une salle de rédaction. Ainsi rencontra-t-il des vieux de la vieille qui avaient quitté l’école après le certif’ et qui vous torchaient des accroches de première, pouvaient écrire sur n’importe quoi “  de chic ” et lui donnèrent des leçons d’écriture. La formation fut complétée sous les sarcasmes des typographes : “ Oh ! Le prof ! Qu’est qu’on voit sur l’eau du Rhône ? Sur l’o du Rhône, il y a un accent circonflexe. Tu l’as oublié. C’est toi qui règleras la tournée. ”

En trente ans, en s’appliquant, il fit quelques progrès, si bien qu’il parvint à réaliser le voeu maternel : une vingtaine de romans, des études historiques, des contes, des nouvelles, lui conférèrent le beau nom d’écrivain qu’il trouva toujours un peu grand pour lui et lui valut la solide inimitié des chers confrères qui n’ayant jamais rien publié ne comprirent jamais qu’il y soit parvenu aussi souvent.

Sa mère vécut suffisamment longtemps pour croire que son rejeton avait atteint la gloire littéraire, puisque ses voisines elles-mêmes faisaient allusion aux livres publiés par son fils bien aimé. Il arrivait même qu’elles en achetassent.

Il mourut paisiblement dans son  lit, en écoutant le prélude du 3ème acte de Tristan et Isolde de Richard Wagner.

Car il avait toujours préféré la musique à la littérature.

Sa mère n’en sut jamais rien.

Jean Contrucci

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