Nouvelle inédite

Le gros-lot de l’Archiviste

À huit heures du matin, en ce 23 décembre 1588, le jour n’était pas encore levé sur le château de Blois.

Caché derrière une tenture, Ferdinand Rabinel vit de duc de Guise passer devant lui, pour se rendre dans la  chambre du roi où se tenaient en embuscade huit gentilshommes armés de poignard dissimulés sous leurs manteaux.
Le rendez-vous était prévu dans le cabinet vieux, contigu à la chambre royale, où le souverain se tenait caché en compagnie de douze autres spadassins, l’épée nue à la main.
La décision du roi de France avait été prise la veille: le duc était devenu plus puissant que lui-même et s’apprêtait à demander sa destitution. Comment l’empêcher? En le faisant assassiner !

Pour gagner la pièce où Henri III l’attendait, De Guise devait traverser dans son entier la chambre royale.
À son passage, les spadassins le saluèrent. Un couloir étroit précédait le cabinet. Sans hésiter, le duc ouvrit la porte. Aussitôt, il eut un mouvement de recul. Il venait d’apercevoir les gens autour du roi, dont il voyait briller les armes. Il réalisait trop tard dans quel piège il venait de tomber.
Le duc voulut reculer mais les huit hommes aux poignards lui coupèrent la retraite. Avec ensemble, ils se jetèrent sur leur proie la lame haut levée, la saisirent aux bras et aux jambes à la lardèrent à travers l’étoffe de son habit, tout en roulant le manteau du duc autour de son épée afin de l’empêcher de s’en servir.

Henri de Guise - un géant de robuste constitution - poussa un hurlement de rage, renversa quatre de ses agresseurs, en blessa un cinquième avec son drageoir, mais la meute de ses assassins ne cessait de grossir. C’est à qui plongerait sa lame dans le corps pantelant que ses forces abandonnaient.
Le duc parvint à entraîner la meute de ses assaillants jusqu’au bout de la chambre, mais il revint tomber près du lit royal en gémissant Miserere mei Deus !..
Juste au moment d’expirer, les yeux du mourant croisèrent le regard effaré du seul témoin de la scène étranger à l’entourage royal, qui, affolé par cette vision d’abattoir, était sorti de derrière la tenture où il se dissimulait.
Alors, ressemblant son dernier souffle, Henri de Guise, lança à l’intention du spectateur muet de sa fin, un dernier mot dont les manuels d’Histoire n’ont jamais fait mention :
- Vingt-trois !
Et sa tête retomba, inerte.
Le roi de France, sortit de sa cachette. Il s’assura du bout du pied de la mort de son rival, et, rassuré, put enfin placer le mot historique qu’il avait préparé :
- Dieu qu’il est grand ! Il est encore plus grand mort que vivant ! »

Cette remarque inattendue, le témoin ne l’avait pas entendue.
Car voilà plusieurs minutes qu’il s’était réveillé, en nage, le cœur battant la chamade, assis sur son lit où il s’était dressé comme un diable à ressorts, à l’instant où Henri de Guise lui lançait son vingt-trois !
Le spectacle sanglant auquel il venait d’assister en rêve avait tiré brutalement du sommeil Ferdinand Rabinel, 63 ans, archiviste-paléographe aux Archives Communales de Marseille.

Affolé, le malheureux chercha à tâtons dans l'obscurité la boîte d’allumettes qu’il savait être sur la table de nuit, au pied de la lampe à pétrole. Il la fit choir sur la descente de lit ainsi que ses lunettes dans leur étui et un petit carnet à couverture de moleskine noire qu’il avait posé à côté avant d’éteindre, au moment de s’endormir.
Ferdinand Rabinel poussa un juron inarticulé, parvint à saisir le verre de lampe, le détacha de son socle de cuivre et, assis sur le bord du lit, partit à la pêche aux allumettes répandues sur la carpette en la balayant d’un geste circulaire. Sa main gauche finit par heurter la boîte. Il y frotta le bout soufré d’une allumette dont l’odeur lui piqua le nez et le fit éternuer. Toujours fébrile, l’archiviste fit enfin jaillir la lumière qui blessa ses yeux. En dépit de sa myopie, il parvint à déchiffrer l'heure sur le cadran de cuivre de la pendule posée sur la cheminée de marbre, qui lui venait de sa mère. Cette femme méritante l’avait élevée seule après la mort accidentelle du père, tireur de charrettes sur les quais de la Joliette, tué par la chute d’un sac de riz d’Indochine tombé d’un palan lors du déchargement du Tourane. La présence rassurante de cette pendule, qu’il avait toujours vue dans son environnement familial, ramenait Ferdinand Rabinel à sa jeunesse studieuse, nourrie des vertus de l’école laïque. Elle lui rappelait la fierté de sa « pauvre mère », une poissonnière de Saint-Jean levée aux aurores, qui s’était saignée aux quatre veines pour que « son petit » devienne « un savant », aux yeux d’une poissonnière qui ne lisait que les grosses lettres dans Le Petit Provençal et demandait de l’aide à son fils,  dès que « ça devenait trop compliqué pour elle ».

L'archiviste plissa les yeux pour repérer la position des aiguilles ouvragées sur le cadran émaillé et lut à haute voix:
- Trois heures onze.
Ferdinand Rabinel n'en fut pas étonné.
Avouons même qu'il s'y attendait…

* * *

Depuis cinq semaines, avec une régularité métronomique, durant la nuit du mardi au mercredi, un cauchemar venait troubler le sommeil de cet homme pacifique. Ferdinand Rabinel n'avait jamais commis le moindre excès, sa vie se dirigeait, paisible, vers les rivages d’une retraite désormais en vue, et il avait toujours dormi du sommeil dit "du juste", peuplé de rêves dont il ne se souvenait jamais.
Sa seule passion était de classer, d'étudier, de compulser sans se lasser les documents jaunis auxquels il devait sans doute une partie de son teint, l'autre étant due à un foie doté d'une sensibilité de sismographe, ce qui lui interdisait le moindre écart de régime.
Le cauchemar dont il était le siège depuis quelques temps se reproduisait, semaine après semaine, aux environs de trois heures du matin et il s'achevait tout aussi régulièrement à trois heures onze.

À dire vrai, ce n'était pas exactement un songe récurrent, car il n'était pas identique d'une semaine à l'autre. Disons que le "scénario" avait un air de famille, mais que les détails différaient. Les personnages intervenant dans le rêve n'étaient jamais les mêmes. Ils n'avaient qu'un point commun: celui d'appartenir tous à l'Histoire de France.
Ce n'était pas pour étonner l'archiviste, familier des grandes ombres du passé. Ce qui le troublait, en revanche, c'était de les entendre lancer à son attention, au moment de leur mort, un chiffre, ou bien un nombre.
Comme l'infortuné duc de Guise venait de le faire à l'instant.

* * *

Une autre vision morbide s’était produite une semaine auparavant, le 20 octobre 1911. Dans son rêve, Ferdinand Rabinel, se trouvait à l’aube, sur la place de la Révolution – ci-devant Place Louis XV.
Le jour venait à peine de se lever.
Les tambours avaient cessé de rouler à l’instant où un homme de haute taille, en chemise blanche et culotte à la française, le visage pâle et glabre, gravissait les marches de l’échafaud dressé au centre de l’immense place au pied duquel se pressait une foule innombrable.
Alors, on avait entendu monter un cri immense répercuté par des milliers de poitrines. Le bourreau Sanson avait lié les mains du roi derrière son dos.

Au premier rang des spectateurs, Ferdinand Rabinel fixait la scène, fasciné. Familier des reproductions de tableaux et de gravures anciennes, l’archiviste s'était toujours représenté Louis XVI petit et gros. C'était un géant que l'exécuteur et ses aides poussaient vers la guillotine.
Le regard du condamné venait de parcourir les premiers rangs de la foule, comme s'il cherchait à y reconnaître un visage ami. Il n'y discernait que des figures déformées par la haine, lançant des mots orduriers que la décence nous interdit de reproduire ici.
Tout à coup, les yeux du monarque déchu avaient croisé le regard de Ferdinand Rabinel. Louis Capet avait eu une sorte de sursaut. Se dégageant des mains de Sanson, il s'était avancé jusqu'au rebord de l'estrade et, fixant sans ciller l’archiviste marseillais, avait crié dans sa direction d'une voix forte:
- Vingt et un!
Il n’avait pu en dire plus. Le bourreau et ses aides avaient repris leur proie aux épaules et d'une bourrade l’avaient fait tomber sur la planche à bascule.
Tout s’était passé en un éclair. Le corps du supplicié avait à peine atteint l'horizontale que la partie haute de la sinistre lunette se rabattait sur son col avec le claquement de mâchoire d'un saurien, tandis que la pesante lame d'acier glissant dans ses rails graissés lui tranchait la tête sous les hurlements d'hystérie de la foule.
Un flot de sang avait jailli en geyser du tronc mutilé, éclaboussant les premiers rangs.
Ferdinand Rabinel en avait reçu sa part.
Ce qui n’avait pas manqué de le réveiller en sursaut au milieu d’un cri.

* * *

La première fois que l’archiviste municipal avait été le siège de ces rêves étranges remontait maintenant au 22 septembre précédent. Ce matin-là, à son réveil, par réflexe professionnel - celui  d'un homme qui se méfie de sa mémoire et note, cote, classifie quasi instinctivement - Ferdinand Rabinel avait inscrit sur le petit carnet à couverture de moleskine noire qui ne le quittait jamais, pas même la nuit, les éléments chiffrés de son rêve. Vers trois heures du matin, il s’était retrouvé au pied du lit où Napoléon agonisait dans la touffeur tropicale de Sainte-Hélène. Indifférent aux larmes du Maréchal de Montholon et aux paroles de consolation de Las Cazes, l’empereur avait fixé Ferdinand de son regard noir et avait lâché dans un souffle qui devait être le dernier:
- Cinq !
L'archiviste avait donc noté en codant son inscription pour lui-même - afin que nul ne puisse comprendre de quoi il retournait - le chiffre énoncé par Napoléon ainsi que la date du rêve, qu'il avait placée entre parenthèses. Cela donnait:
- N (pour Napoléon): 5 (le chiffre énoncé par l’empereur), soit N5 et [22/9], la date du rêve.Puis, il avait noté de la même façon, l'heure de son brusque réveil sur le cadran de la pendule de cuivre telle qu'il l'avait lue:
- 3-11, pour 3 heures 11 minutes.
Ainsi, de semaine en semaine.

Durant la nuit du 20 octobre que nous venons de revivre, où il avait assisté au supplice de Louis XVI, assis dans son lit à peine remis de sa vision, Ferdinand Rabinel avait noté avec la même logique:
L16 (pour Louis XVI) : 21, (le nombre lancé par le roi) et [20/10] pour la date du rêve.

Machinalement, le regard de l’archiviste parcourut la liste dressée semaine après semaine, dans le sens contraire de sa rédaction. Il put donc la lire en remontant le temps.
Ainsi se souvint-il - outre Henri de Guise (HG) Napoléon (N) et Louis XVI (L16) déjà cités – que Jésus-Christ lui-même, (JC) agonisant au sommet du Golgotha, n’avait pas dédaigné lui apparaître en rêve dans la nuit du 13 octobre, et lui avait crié clairement du haut de la croix: "Un !" avant de rendre son âme à son Père, face aux Saintes Femmes en pleurs auxquelles l’archiviste s'était mêlé, au pied du Calvaire.
Ravaillac, (noté Ra), venu hanter sa nuit du 6 octobre, le ventre tenaillé et brûlé au plomb fondu, avait hurlé "27!" tandis que quatre percherons attelés à ses membres le désarticulaient. Quant à Robespierre, (Ro), en dépit de sa mâchoire fracassée par le coup de pistolet du gendarme Merda, il avait péniblement réussi à émettre à son intention le nombre "28 ", au cours de la nuit du 29 septembre 1911.

Une nouvelle fois, le regard de Ferdinand Rabinel parcourut la mystérieuse suite de lettres et de chiffres que formaient à présent ses notes scrupuleuses, mais incompréhensibles à tout autre que lui. Il poussa un soupir chargé d'interrogations insatisfaites, et, ayant reposé lunettes et carnet, il éteignit afin de poursuivre une nuit qui - il le savait par expérience - irait à son terme sans autre incident.

* * *

Le mardi soir suivant, 27 octobre 1911, l’archiviste, avant d'aller au lit, avait préparé ce qu'il nommait à part soi ses "instruments de mesure" (lunettes, carnet et crayon) et attendait sans inquiétude particulière le retour du phénomène.

Sur le coup de trois heures du matin, il se retrouva face à l'empereur Néron, à l'instant où le tyran fou passe de vie à trépas sur son ordre et où un esclave - à qui il a confié la tâche de l'occire - lui enfonce son glaive entre les côtes, opération qu'il redoutait d'avoir à effectuer lui-même. La méthode choisie était douloureuse, mais l'agonie suffisamment longue pour que le fils (indigne) d'Agrippine ait eu de temps de confier à Ferdinand Rabinel, d'une voix altérée par l'angoisse:
- Neuf!
La vision de cette scène barbare ne manqua pas de tirer l'archiviste de son sommeil. Grâce à une veilleuse qu'il avait laissée allumée dans sa chambre, il retrouva au premier geste lunettes et carnet. Il allongea la liste en calligraphiant: (comme Néron) –  ceci afin de ne pas le confondre avec le N de Napoléon, puis 9, (le chiffre énoncé par le tyran) enfin la date du 27 octobre.
Soit : NÉ : 9 [27/10].
Il l’ajouta à sa liste codée.

La semaine suivante rien ne se produisit. Le réveille-matin tira Ferdinand Rabinel d'une nuit sans rupture, à l'heure habituelle – 7 heures -  où il était temps pour lui de se préparer à rejoindre ses chères archives, chargées des trésors que le passé glorieux de Marseille avait légué à ceux qui, comme lui, savaient y puiser à bon escient, pour leur enrichissement personnel et pour l'édification des générations à venir.
De ce rendez-vous manqué avec le rêve, l’archiviste n’avait tiré aucune conclusion, sinon la satisfaction d'un sage qui voit sa vie un instant désorganisée retrouver sa sérénité habituelle.
Son sommeil paisible ne fut plus jamais troublé par les visions sanglantes qui en avait altéré - trop longtemps à son gré - la quiétude. Ce qui ne signifie pas que leur souvenir ait cessé de le tarauder.
Il n'est pas sûr, en effet, que l'intéressé n'ait pas conçu quelque dépit de cette brutale interruption de la série. À la longue, il avait fini par céder à la curiosité et même à trouver quelque intérêt à ces péripéties nocturnes venues jeter un dérivatif fantaisiste dans sa vie rectiligne de vieux célibataire.
Ce qui le chagrinait surtout était de ne pouvoir s'ouvrir à personne de ces mystérieuses manifestations oniriques. Il ne s'imaginait pas aller raconter ses rêves saugrenus à des collègues et collaborateurs des Archives. Encore moins à Madame Fouque, la femme de ménage qui tentait depuis vingt-deux ans - mais en vain - de mettre un semblant d'ordre dans le capharnaüm au sein duquel vivait Ferdinand Rabinel, seul capable de s'y retrouver dans les piles de livres anciens, de revues défraîchies, de journaux en lambeaux constituant le décor familier de l'appartement où il vivait depuis toujours, au troisième étage d'un vieil immeuble de la rue Sainte, où il avait vu le jour.

Par crainte d'un ridicule incompatible avec la dignité de la fonction d'archiviste-paléographe titulaire des palmes académiques venues récompenser les travaux accomplis sur les registres des paroisses sous l'ancien régime à Marseille, Ferdinand Rabinel garda pour lui cette histoire où la logique ne semblait pas avoir sa place et la classa parmi les bizarreries de l'esprit humain, quand le sommeil lâche la bonde par où s'enfuit la raison.
Il décida sagement d'attendre la suite les événements, persuadé qu'il n'y en aurait pas.
La seule entorse à sa résolution surprit l’archiviste en train d'opérer un classement - vieille manie - par ordre croissant, des nombres et chiffres confiés à lui par les grandes ombres de l'Histoire.
En recopiant, il obtint donc la liste suivante composée de sept noms figurés par leurs initiales et le chiffre correspondant: JC (Jésus-Christ) : 1 [13/10]   - N (pour Napoléon): 5 [15/9] – NÉ (Néron) : 9 [27/10] - L16 (Louis XVI) : 21 [20-10] - HG (Henri de Guise) : 23 [22/09] - Ra (Ravaillac) : 27 [06/10] - Ro (Robespierre) : 28 [29/9] .

Enfin, il nota en exergue, comme on cote un manuscrit et pour mémoire, l'heure et la minute terminales du rêve: 3 -11.
Ce qui, avouons-le, ne l'avança guère.
De temps à autre, il revenait - comme attiré malgré lui - au petit carnet noir et à sa liste mystérieuse. On eût dit un message chiffré. Mais l'archiviste repoussa cette idée irrationnelle comme le Saint repousse la tentation.

* * *

Sur l’itinéraire que le journaliste Raoul Signoret parcourait immanquablement chaque matin pour aller de son domicile, place de Lenche, au siège du Petit Provençal, rue de la Darse, la Brasserie Pavillon tendait au reporter les coussins de ses banquettes de moleskine, aussi tentateurs que le chant irrésistible des sirènes aux oreilles d’Ulysse croisant au large de Capri. Le reporter n’ayant trouvé personne pour le lier à un mât cédait donc à l’appel muet d’un café-crème accompagné d’une brioche au sucre, avant de regagner la salle de rédaction dont la Brasserie Pavillon constituait « l’annexe », ainsi que la surnommaient les journalistes du quotidien.
Alors qu’il entrait ce matin-là dans la grande salle aux murs boisés où des cloisons à mi-hauteur ménageaient une relative intimité aux consommateurs, l’œil de Raoul Signoret fut attiré par le geste du bras d’un client dont la présence et le visage émacié prolongé par une courte barbiche, lui était familière. Aussi ponctuellement que le reporter sacrifiait au rite du café-crème, Ferdinand Rabinel, vêtu de son éternel pardessus de ratine et coiffé de son chapeau melon, marquait le début de matinée d’une étape rituelle sur le chemin des Archives municipales - nichées dans le pavillon Daviel, en arrière de l’Hôtel de ville - avec un arrêt à la Brasserie Pavillon, pour un immuable « petit déjeuner » composé d’un œuf dur (sans sel) et d’un grand verre d’eau de Vichy source des Célestins, recommandée pour lutter contre l’excès d’acide urique, fauteur de goutte invalidante. Ce « festin » suffisait à l’archiviste pour « tenir le coup » jusqu’au déjeuner de midi. Il le prenait tout aussi régulièrement à la Brasserie Pavillon, se contentant le plus souvent de poisson accompagné de légumes bouillis, seuls aliments que son foie délicat tolérait.
Le soir, il se tenait au rituel d'une tasse de camomille prise à l'instant du coucher,. Il y trempait un ou deux boudoirs, avant d'aller au lit, vers 21 heures, solitaire et satisfait de l'être, non sans avoir lu une maxime de ses moralistes favoris: La Rochefoucauld, Chamfort ou Vauvenargues.

Répondant à l’invite, le reporter du Petit Provençal - après avoir commandé son « petit crème » au garçon qui venait de le croiser, un plateau chargé de bocks et de tasses de porcelaine limonadière sur le bras - vint prendre place auprès du vieil archiviste pour qui il nourrissait une vraie tendresse. Ce puits de science sur la petite et la grande histoire de Marseille n’avait jamais été avare d’informations quand le reporter avait fait appel à ses compétences.
- Alors, comment va, Monsieur Rabinel ?
La réponse classique fusa :
- Comme les vieux !

- Oh, oh ! se récria Raoul, coummencès pas à faire la galline. Quand j’aurai votre âge, j’aimerais être vieux comme vous. Je vous voyais passer l’autre jour, devant la terrasse du Café Riche, vous marchiez comme un jeune homme. C’est bien simple : les petites se retournaient sur vous.
Ferdinand Rabinel ne put s’empêcher de rire, mais ne lâcha pas son idée :
- Oh, les jambes, ça va. Je n’ai pas à me plaindre. Je me soigne avec ça (il montra son verre d’eau minérale). Mais pour autant ma tête commence à ramollir. Figurez-vous que je fais des rêves complètement idiots. Si je n’avais pas le sens du ridicule...
Il s’arrêta net, mais le reporter eut l’impression que l’archiviste était sur le point de se confier.
- Dites toujours. Vous savez qu’avec moi ça ne sortira pas des Bouches du Rhône.
Rabinel sourit mais resta muet.
- C’est polisson ? insista Raoul Signoret, c’est plus de votre âge, c’est ça ?
L’archiviste rit franchement :
- Oh, non ! ça n’a rien de polisson ! De ce côté-là, il y a longtemps que je suis un vieux jeune homme rangé. C’est tout simplement idiot, je vous dis. J’en ai presque honte.
- Bon, dit Raoul, je ne veux pas vous forcer à la confidence si vous n’en avez pas envie.
- Ce n’est pas ça, répliqua Rabinel, je connais votre délicatesse, mais ce qui me gêne c’est de passer pour gâteux avant l’âge.
L’archiviste demeura un instant silencieux et pensif, il hésita encore pour la forme, puis finit par lâcher :
- Figurez-vous que pendant plusieurs semaines, durant la même nuit, celle du mardi au mercredi et à la même heure à la minute près, j’ai rêvé que j’assistais chaque fois aux derniers instants d’un personnage célèbre.
- Ça n’est pas aussi surprenant que ça, remarqua le reporter du Petit Provençal avec logique. Vous les fréquentez tous les jours depuis quarante ans et plus, les grands hommes. Vous savez tout sur eux, c’est normal qu’ils viennent un peu vous taquiner. Jaloux de votre savoir, ils se vengent de votre curiosité.
Un pli soucieux était apparu entre les sourcils fournis de l’archiviste.
- C’est vrai, mais ce qui m’étonne c’est de rêver uniquement de morts violentes : exécutions, assassinats, je patauge dans le sang. Je me réveille avec des palpitations.
- Les morts violentes sont les plus intéressantes, dit le reporter. Croyez-en un chroniqueur judiciaire. Il est normal que ce soient celles-là que la mémoire retienne le mieux.
Rabinel porta la main à la poche droite de son pardessus et en sortit son petit carnet à couverture de moleskine noire. Sans encore en montrer le contenu au journaliste, il se mit à énumérer :
- Une fois c’est Louis XVI qu’on raccourcit, une autre fois Ravaillac qu’on écartèle, une troisième Robespierre qui se fait démolir la mâchoire et jusqu’à Napoléon qui…
Raoul l’interrompit :
- Il n’est pas mort de mort violente, celui-là. Plutôt de mort lente, non ?
Rabinel eut une moue :
- C’est ce que dit l’Histoire officielle. Mais vous savez bien que des rumeurs d’empoisonnement à l’arsenic ont circulé avec insistance. L’Empereur est mort à 52 ans, ce qui est relativement jeune pour un homme de sa robustesse, même si on tient compte d'une existence passablement agitée.
Il ajouta en cherchant ses mots.
- Mais ce n’est pas ça qui m’intrigue le plus.
- Quoi donc alors ? demanda Raoul qui, devant les hésitations de l’archiviste, lança :
- Vous en avez trop dit ou trop peu…
Rabinel se racla la gorge pour se donner une contenance :
- Eh bien, ce qui est le plus… le plus… grotesque, c’est qu’à chaque fois le personnage, au moment d’avaler sa chique, me lance un chiffre ou un nombre, comme une sorte d’avertissement. Même Jésus-Christ, s’y est mis.
Raoul Signoret éclata de rire franchement. Sachant l’archiviste libre-penseur, il ne put se retenir de le chambrer :
- Eh bien ! Vous en avez de drôles de fréquentations ! Je comprends la raison de votre inquiétude.
Rabinel redevint sérieux :
- J’aimerais bien savoir ce que tout cela peut signifier.
Raoul le taquina :
- Allez donc demander à Madame Mari, la voyante-somnambule. Son cabinet de consultation est à la rue de Rome. Tout Marseille y va se faire expliquer ses rêves.
Rabinel roula des yeux terribles
- Vous plaisantez, j’espère ! J’ai été nourri au bon lait de la raison et ce n’est pas à mon âge que je vais me convertir à l’irrationnel ! Surtout quand ces pratiques relèvent de l’escroquerie. Cette femme devrait être en prison depuis longtemps si les autorités avaient pour deux sous de sens des responsabilités. À notre époque où la science ne cesse pas de faire reculer l’obscurantisme et les croyances superstitieuses dans lesquelles la religion fait son lit, que l’on puisse croire encore à ces fariboles…
L’archiviste qui avait débité sa tirade d’un trait, à court de souffle n’alla pas plus loin mais on voyait sur son visage les effets de sa colère intérieure. Il en tremblait.
C’est alors qu’une voix teintée d’un fort accent germanique s’éleva dans le dos des deux hommes :
- Fous savez dort, monsieur Rapinel. C’est propaplement un signe fenu d’En-Haut. Fous devriez en tenir compte.
L’archiviste, comme si on l’avait piqué à la fesse, se retourna sur son siège et lança par-dessus la demi-cloison qui le séparait de la table située dans son dos :
- Vous écoutez aux portes, maintenant, monsieur Weissmüller ?
Avant de répliquer, l’homme se leva et vint rejoindre le journaliste et l’archiviste. Raoul vit déboucher de derrière la cloison l’imposante silhouette d’un individu de haute taille qui, sans en attendre l’invite, s’installa sans plus de manière à la table des deux hommes. Il avait une jambe raide qui rendait sa démarche houleuse et il s’aida de ses mains pour l’installer en bordure de la table.
Cet ancien légionnaire, son engagement fini, avait posé son sac à Marseille, après cinq années de baroud lointain et il vivait dans le quartier depuis des années. Peintre raté, il avait utilisé son pécule à l'achat d'une galerie où il organisait d'improbables expositions d'artistes dont il se vantait d'avoir découvert le talent et que personne ne visitait jamais. Le reste du temps, l’ancien baroudeur travaillait dans la restauration de tableaux et l'encadrement, afin d'assurer l'ordinaire.
Helmut Weissmüller, et son formidable accent, faisaient partie du paysage du quartier. L'ex-légionnaire reconverti en galeriste d'occasion passait une bonne partie de l'année dans la salle de la Brasserie Pavillon, l'hiver au chaud, l'été en terrasse, et, moyennant le prix d'un café-crème ou d'un demi-pression. Il s'était institué « conseiller technique » en jeux de hasard d’Albéric Mounier, le patron de l’établissement. Weissmüller n'avait pas son pareil pour élaborer théories et martingales propres à attendrir le sort. Qu'ils n'eussent jamais rien gagné en vingt ans de paris ne décourageait en rien les deux hommes dans leur foi en leur bonne étoile. Leur tour finirait bien par arriver.
- Non, monsieur Rapinel, dit l’ex-légionnaire à l’archiviste, che n’égoute pas aux bortes, mais fous barlez assez fort pour que ch’entende..
L’archiviste, furieux à part soi d’avoir été surpris par un tiers dans ses confidences au reporter du Petit Provençal, prit sur lui pour présenter l’arrivant au journaliste qui ne le connaissait que de vue :
- Monsieur Weissmüller, un ancien de la Légion Étrangère…
Le géant lui coupa la parole :
- Chais zervi au Tonkin, sous les sordres de l’amiral Courbet. J’ai été blessé à Tuyen-Quan, quand on s’est pattus contre les Naï-Naï.
Il montra sa jambe gauche, où probablement se situait ladite blessure.
- C’est tepuis que che poîte.
Rabinel mit un terme au déluge de confidences dont l’ancien combattant n’était jamais avare.
- Oui, on le sait, Weissmüller. Vous avez bien servi la France.
- Che gomprend que che l’ai servie. Elle me toit une chambe !
Mais il revint au sujet qui l’intéressait
- Dites, monzieur Rapinel, j’ai ententu ce que vous ragontiez à ce monzieur le chournaliste. Fous ne groyez pas que…
L’archiviste demanda d’un ton agressif :
- Que quoi, monsieur l’ex-légionnaire ?
- Que fous devriez tenir gompte de ces rêves que vous savez ragontés à monzieur. Ces chiffres, ils toivent zertainement gorresbondre à quelque chose.
- Et à quoi, à votre avis ?
Weissmüller fut pris de court.
- Che zais pas moi, mais si ch’étais fous, che m’en zervirais…
Exaspéré, l’archiviste singea l’accent du légionnaire :
- Si fous sétiez moi, vous les joueriez aux courses mes numéros, non ? Ou bien à la loterie.
- Bar exemble…
Rabinel regarda Raoul Signoret en ricanant.
- Monsieur Weissmüller est incollable en jeux de hasard. Il détient la martingale infaillible. Il devine à l’avance les bons numéros des loteries. N’est-ce pas, mon cher Helmut ? Dites à monsieur Signoret : combien de fois avez-vous touché le gros-lot ?
L’ancien légionnaire baissa la tête.
- Chamais, mais z’est bas une raison…
Rabinel ricana :
- Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre…
- Barton ?
- Je veux dire : l’espoir fait vivre. Continuez à gaspiller votre pension d’invalide avec les jeux de hasard, si ça vous amuse. Mais ne vous mêlez pas de MES chiffres. Et la prochaine fois soyez un peu plus discret.
Voyant qu’il avait peiné son interlocuteur, Rabinel se radoucit :
- Qu’est-ce que vous prenez ?
- Un planc.
- Un quoi ?
- Un petit planc pien frais
- Du vin blanc à cette heure ? s’étonna l’archiviste, vous commencez tôt !
Le géant éclata d’un rire sonore :
- Il n’y a pas t’heure pour les prafes !
Rabinel se leva pour prendre congé.
- Allons, je n’ai pas que ça à faire. Vingt kilomètres de rayonnages m’attendent aux archives de la Ville. Je vous laisse, mon cher Signoret, à une autre fois.
Il insista pour régler les consommations.

* * *

  Le soir même, quand il revint à son domicile de la place de Lenche, où l’attendaient Cécile, son épouse et leurs deux enfants, Adèle et Thomas, Raoul Signoret, selon une habitude familiale bien établie, fit réciter à la jeune classe ses leçons du jour. C’était sa façon à lui de participer à l’éducation de ses enfants, en dépit d’un métier dont les horaires fantaisistes ne permettait pas toujours une vie familiale normale.
Le reporter ne pensait plus à l’incident du matin à la Brasserie Pavillon quand une coïncidence, un hasard, une opportunité, appelez-ça comme vous voudrez, remit le sujet en plein milieu. Helmut Weissmüller n’aurait pas manqué d’y voir le signe d’une intervention des « forces d’En-Haut », et Rabinel de ricaner face à l’obscurantisme renaissant. Thomas récitait à son père une leçon d’histoire qui portait précisément sur la fin de l’empereur Napoléon. A ce nom, le journaliste revécut toute la scène du matin, où il avait reçu les confidences gênées de l’archiviste à propos de ses rêves étranges.
Tandis qu’il écoutait son fils rapporter impeccablement son résumé d’histoire, Raoul sursauta quand il entendit Thomas lui dire : « l’empereur est mort dans son lit, à Sainte-Hélène, veillé par le maréchal de Montholon et le docteur Antommarchi, le 5 mai 1821 ».
Le reporter ne se souvenait pas de tous les chiffres énoncés par l’archiviste, mais le 5, associé à l’Aigle corse, lui était resté en mémoire, de même que le 1 se rapportant à Jésus-Christ.
Après avoir félicité son fils, Raoul appela Cécile.
- Dis-moi, ma belle, pourrais-tu prendre le dictionnaire Larousse et me dire la date de la mort du Duc de Guise.
- Celui qui était plus grand mort que vivant ?
- Celui-là, même. Je vois qu’on a de beaux restes côté culture historique.
Cécile amusée, énonça :
- J’en ai d’autres à ta disposition : « Soldats ! Du haut de ces pyramides, quarante siècles »…
- Non, merci, dit Raoul. Celui-là, je l’ai déjà 
- Tu prépares le jeu-concours du Petit Marseillais ? plaisanta la jeune femme. Prends un pseudonyme, sinon, même si tu trouves toutes les bonnes réponses ils ne voudront jamais donner le premier prix à un reporter d’un journal concurrent.
- Non, répliqua le journaliste amusé. Je ne passe pas à l’ennemi.
- Alors, pourquoi brûles-tu de connaître la date de la mort du Duc de Guise ? Tu as fait un pari avec ton confrère Escarguel ?
Pour toute réponse Raoul Signoret confia à sa femme les détails des étranges confidences faites par Ferdinand Rabinel le matin même à la Brasserie Pavillon.
- Je n’ai plus souvenir de tous les personnages évoqués par l’archiviste mais je me souviens de Jésus-Christ, qui lui aurait crié Un ! avant de mourir et puis il y avait aussi Ravaillac, je ne sais plus quel nombre il a énoncé.
Tout en écoutant son homme lui confier cette drôle d’histoire, Cécile Signoret feuilletait les pages des noms propres du Larousse.
- 23 décembre 1588, pour De Guise, énonça-t-elle. Ça correspond ?
- Il me semble que oui.
- Et Ravaillac, son exécution pour régicide c’est le 27 mai 1610. Ça colle ?
- Il se pourrait bien. Si je ne confonds pas avec Robespierre.
- Robespierre c’est le 10 thermidor. Il a dû crier 10, non ?!
- Il me semble que le nombre était plus élevé..
- Exact, Votre Honneur. Il a dû dire 28, car le 10 thermidor correspond au 28 juillet du calendrier républicain.
- Je prends note, en tous cas, dit Raoul qui commençait à se passionner pour ce petit jeu inattendu. C’est incroyable : on dirait que chaque personnage a fourni à l’archiviste le chiffre ou le nombre correspondant au jour de sa mort. C’est bizarre, les rêves, tout de même.
- Oui, c’est bizarre, dit Cécile songeuse. Mais n’allons pas chercher du mystère là où il n’y a sans doute que réminiscences. Il a la tête farcie de dates et de références historiques ton archiviste. Pas étonnant que parfois ça déborde, surtout quand le sommeil vient ouvrir les vannes.
- Tu as sans doute raison, répliqua le reporter qui achevait de rédiger sa liste. Mais je vais pourtant attirer l’attention de Rabinel sur ce qui n’est pas qu’une coïncidence. Nous verrons bien ce qu’il en déduira. Demain, il fera jour.         

* * *

Devant son verre d’eau de Vichy Ferdinand Rabinel écoutait Raoul Signoret lui faire part de sa découverte la bouche ouverte de stupéfaction.
-  Sapristi, mais vous avez raison mon cher… C’est incroyable !
Il feuilletait fébrilement son carnet à couverture noire et n’en croyait pas ses yeux :
- Louis XVI a été guillotiné le 21 janvier 1794. Le roi-serrurier m’a bien crié "21".  Néron est mort un 9 juin… Ça alors, je n’en reviens pas !..
Chaque confirmation voyait son excitation augmenter.
- Même Jésus-Christ qui semble avoir voulu me rappeler à moi, un agnostique ! que c'est à partir de la date de son décès que l'on  à commencé à compter les jours de notre ère…. Je n’arrive pas à y croire…
Il n’y avait plus de doute, chaque personnage avait lancé une sorte de message dont le sens échappait encore à l'archiviste et au journaliste, mais non pas un numéro au hasard.
Ferdinand Rabinel dut en convenir : grâce à Raoul Signoret, ils avaient remonté une piste. Ils n'en étaient pas éclairés pour autant.
L’archiviste possédait une liste de sept chiffres ou nombres sans parvenir à établir une correspondance entre eux. Comme s'ils avaient été tirés d'une sorte de loterie dont seul le hasard est maître de la répartition. Cela le préoccupa la journée durant et pour la première fois de sa carrière exemplaire, Rabinel n’avait pas eu le goût à son travail. Tout au long des heures interminables, il n’avait pu s’empêcher de retourner à la suite mystérieuse.
Ce soir-là, l’archiviste rentra chez lui agité et vaguement honteux.
Il n'avait pas mérité par son travail les émoluments que lui valaient son grade et ses fonctions. Il avait volé l'argent public en travaillant pour son compte et non pour le bien commun.
Durant la nuit, son sommeil fut agité de rêves, mais on n'était pas mercredi, aucun acteur de la Grande Histoire ne vint le visiter. S’il s'éveilla en sursaut, cœur battant, ce fut au moment où l'Inspecteur d'Académie arrachait de son revers  - l'accusant d'avoir détourné à des fins personnelles l'argent du contribuable - le ruban violet des Palmes Académiques…

* * *

Le lendemain matin, à son habitude, sa toilette achevée, Ferdinand Rabinel quitta son appartement de la rue Sainte, prit les escaliers de la rue de la Paix pour gagner le Quai du Canal et faire halte à La Brasserie Pavillon.
Ce bel établissement - où l’on servait une bière blonde de première qualité sortie de la brasserie Velten, à la rue Bernard du Bois - tenu par Albéric Mounier et son épouse, servait de refuge à une clientèle d'habitués venus y commenter les nouvelles du monde entre le café du matin et l'apéritif marquant la mi-journée, avant qu'une nouvelle fournée ne vienne, en sens inverse et en fin d'après-midi, redonner vie à la vaste salle, entre temps domaine exclusif des véritables piliers de l'établissement: oisifs professionnels, joueurs de belotes et consommateurs d'alcools anisés à toute heure.
Ce matin là, donc, à son entrée dans la salle de La Brasserie Pavillon, Ferdinand Rabinel fut salué à son habitude par le tonitruant Albéric Mounier, dont l'organe vocal était rompu à dominer les conversations des ivrognes dont les déplorables habitudes lui assuraient une existence décente.
À peine l'archiviste assis à sa table, le patron de l’établissement, attentif aux désirs de ce vieux client comme un neveu face à l'oncle à héritage, posa devant lui l'œuf dur et l'eau minérale, non sans lancer - en  s’asseyant à ses côtés - une de ces questions inutiles dont il émaillait sa conversation ordinaire :
- Vous avez vu le gros de la loterie de l’Exposition Coloniale du 3 novembre prochain? Dix mille francs-or. Ça vous permet de voir venir, hein?
Non, Ferdinand Rabinel n'avait rien vu. Et puis, où voyait-on ça, à condition qu'on s'y intéresse? Dans le journal? Justement, le journal, l'archiviste en parcourait distraitement les gros titres à la brasserie, ce qui lui évitait de dépenser sans raison valable 15 centimes pour lire des nouvelles sont il se moquait comme d’une guigne.
Le journal du jour, un autre client, assis à la table en face, l'avait en mains, derrière lequel Ferdinand Rabinel reconnut la silhouette épanouie de Helmut Weissmüller, qui avait peine à se dissimuler derrière.
Mounier ne se formalisa pas de ne pas obtenir de réponse à sa machinale question.
- Ça va, Monsieur Rabinel?
- Pourquoi me demandez-vous ça?
- Vous avez l'air soucieux ces temps-ci, remarqua le psychologue mastroquet.
- Sans doute un manque de sommeil, éluda l'archiviste. C'est de mon âge. Je fais des rêves idiots qui me coupent ma nuit...
Il regretta aussitôt de s'être laissé aller à cette demi-confidence. Albéric Mounier, grand spécialiste en oniromancie, sauta sur l'occasion et se lança dans des considérations tirées de sa longue expérience. Les interprétations hardies de ses propres rêves eussent laissé pantois l’Oracle de Delphe en personne. La vision onirique de trois chats noirs traversant (de gauche à droite) une route pavée de frais était, affirmait le patron de la brasserie, le signe indubitable d'un prochain gain d’argent.
Pour ne prendre qu'un exemple entre cent
Tout en opinant distraitement pour ne point vexer ce disciple méconnu de Sigmund Freud reconverti dans la limonade, l'archiviste observait l'apparition derrière le frêle rempart de papier-journal du visage rubicond de Helmut Weissmüller qui écoutait attentivement les propos du patron de l’établissement.
Renonçant à passionner Rabinel avec le gros lot de la Loterie du 3 novembre prochain, Mounier prit à témoin l'ex-légionnaire:
- Dix-mille francs-or, tu te rends compte Helmut? La moitié suffirait, hein ? Il n'y a que Monsieur Rabinel pour préférer ses vieux livres. Moi, avec dix-mille francs...
Le patron n'acheva pas, mais dans ses yeux injectés des étoiles filantes passèrent.
- Ce coup-ci, prophétisa Helmut Weissmüller, le cros-lot est bour nous. Che le zens.
- Qu'est-ce que tu joues ? demanda Albéric Mounier, mi-goguenard, mi-confiant. Le tour de tête du Kaiser, ou la pointure des souliers vernis du président Fallières ?
- Ah non, se récria l'Allemand. Ch'ai passé en refue tous les Hohenzollern, ils ne m'ont chamais rapporté un pfennig.
- Ça me conforte dans l’idée que nous aurons notre revanche sur les Boches, ironisa Ferdinand Rabinel, qui, malgré lui, écoutait le dialogue des deux adeptes du jeu facile et rapportant gros. Essayez de jouer le tour de tête de Taft, le Président des Etats-Unis, ou du bedon d’Edouard VII d’Angleterre, pour changer un peu.
Les deux autres ne relevèrent pas.
Weissmüller crut bon d'expliquer.
- Samedi, 3 novembre, chour de tirage, c'est anniversaire naissance de moi. Cette zemaine, che choue le jour de naissance des six premiers clients entrés dans la bistrot. Ch’en ai déchà zinq.
L'archiviste ne put s'empêcher de ricaner.
Vexé, l'ex-légionnaire voulut se justifier
- Vous moquez pas, Monzieur. Rabinel. Z’est pas plus idiot qu'autre chosse. C’est hasard qui décide. Méthode rationnelle, c’est foutaise. Seule compte la ponne étoile...
- Je ne me moque pas, dit faiblement l'archiviste qui craignait avoir froissé l’ex-légionnaire, je trouvais simplement votre méthode, euh... originale, inattendue.
- Alors fous sallez m'aider choisir mes numéros, répliqua l'Allemand, en sortant de la poche de sa veste un morceau de papier froissé. Tonnez-moi le chour de votre naissance, pas année, ni mois: chour.
Ferdinand Rabinel, par réflexe, avait commencé à protester. Sa morale républicaine ne souffrait pas d'exception. Rien que l'on n'ait gagné d'abord par son travail. Pourtant, il sentit les battements de son cœur s'accélérer en entendant Weissmüller parler du jour et non de l’année ou du mois. Cela le ramena à ses tourments.
- Ça par exemple, lâcha-t-il...
Les deux autres le fixaient.
- Qu'est-ce qui se passe, demanda Mounier, vous êtes tout pâle, Monsieur Rabinel.
L'archiviste porta la main à son front couvert de sueur:
- Ce n'est rien, je...
Les joueurs de belote s'étaient tus. Geste suspendu, ils tentaient de saisir ce qui se passait de l'autre côté de la salle du bistrot.
Se méprenant, Weissmüller pensa avoir fâché Rabinel avec sa demande saugrenue.
- Si vous, foulez pas donner fotre tate, moi, che change, che demande à prochaine personne qui endre.

À cet instant, la silhouette bien découplée de Raoul Signoret s’encadra dans la porte à tambour de la brasserie.
- Tenez, che fais temander au chournaliste
Le reporter vint rejoindre les trois hommes attablés.
Pour toute réponse, aux propos de l’ex-légionnaire, l'archiviste sortit de la poche de son manteau son petit carnet à couverture de moleskine noire et, l'ouvrant, le posa à plat sur la table de marbre.
Du doigt, il montra aux deux autres, intrigués, la mystérieuse suite de chiffres et de lettres alignés en colonne sur le côté gauche de la feuille, qu'il avait lui même inscrite quelques semaines plus tôt.
- Figurez-vous, commença-t-il à voix basse, que pendant sept semaines j'ai fait un rêve étrange dans la nuit du mardi à mercredi...

* * *

Quand il eut fini son récit, écouté dans un silence religieux, l'ex-légionnaire était dans un état d'exaltation indescriptible. Les bras levés au ciel, il s'exclamait dans sa langue d'origine, puis revenait un instant au français, riait, criait, se frappait la tête, saisissait le petit carnet qu'il embrassait fougueusement, lisait et relisait la liste, prenait Mounier à témoin.
- Che fous l’avais pien dit Alberich !
Apparemment, Weissmüller avait fait son rapport au patron après avoir surpris la conversation de l’archiviste et du journaliste, car Mounier avait l’air parfaitement au courant des fantaisies oniro-chiffrée de Rabinel.
Raoul Signoret, stupéfait, regardait les deux hommes en proie à une sorte de transe. Tous deux parlaient en même temps, se coupaient la parole, envisageaient toutes sortes de suppositions, échafaudaient les hypothèses les plus folles, mais revenaient ensemble à la même conclusion: ces chiffres et ces nombres étaient les numéros du tirage de la prochaine loterie de l’Exposition coloniale. Celui du gros-lot à 10.000 francs-or, dont le tirage était prévu pour le samedi 3 novembre. Ils avaient été communiqués à l'archiviste durant son sommeil par quelque puissance mystérieuse. Elle s'était servie de Ferdinand Rabinel comme d'un médium. Ils n’en démordaient pas malgré les appels à la raison et au calme de Raoul Signoret.
Nourri au bon sens par l'école laïque et obligatoire, le journaliste, venant au secours de l’archiviste, réfutait ces élucubrations propres à des esprits faibles. Incrédule par vocation, il rejetait tout ce qui, de près ou de loin, ressortissait des croyances coupables du maintien du peuple dans les limbes de la superstition.
Les deux autres, au comble de l’excitation n’écoutaient pas. Le patron prenait Rabinel à témoin :
- C'est un signe! assurait Mounier. Ça ne peut être le fait du hasard. Vous avouez vous-même ne pas savoir comment ces chiffres vous sont venus en rêve, puisque vous ne jouez jamais. Vous avez été désigné par des forces supérieures pour connaître les bons numéros!
Helmut Weissmüller prenait le relais:
-  Imparable!
- Mais non, protestait Ferdinand Rabinel, puisque je vous dis que ça ne veut rien dire.
Les deux autres n'étaient plus accessibles à la raison.
Devant ce qui lui semblait être l'évidence, Albéric Mounier reprenait le ton de l'oniromancien vexé:
- Monsieur Rabinel, j'ai beau ne pas être un savant comme vous, je dis qu'il n'y a pas de hasard. On vous donne sept chiffres ou nombres, semaine après semaine et vous voudriez nous faire croire que c'est comme une fantaisie ?  Moi, je vais vous expliquer ce qui s'est passé en réalité: vous avez opéré comme un médium pratiquant l'écriture automatique. Vous avez inscrit des choses que vous n'aviez pas conscience d'écrire. Quelqu'un a guidé votre main.
- Allons donc! s'écriait l'archiviste.
- Vous ne me croyez pas, Monsieur Rabinel? s'offusquait le patron. C'est bien vous qui avez écrit ça aussi, n'est-ce pas?
Il désigna le 3/11 qui figurait en face de la colonne.
- Oui, bien sûr, répondit l'archiviste. C'est l'heure de la fin de mes rêves.
- Eh bien, moi, répliqua Mounier en se redressant de toute sa taille, je le crois pas. Et je vous dis que ce c'est, ce 3/11. Le tirage a lieu samedi, 3 novembre. Or, novembre c'est le onzième mois de l'année. 3/11 ça signifie 3 novembre. Et voilà. Je ne sors pas de là. Ils vous ont même donné le jour où il faut jouer! Et vous passeriez à côté de ça? C'est de l'inconscience!
- Ah, je vous en prie Mounier, s'écria l'archiviste offusqué. S'il y a un inconscient dans cette salle, il n'est certainement pas assis sur mes fesses. D'ailleurs, j'en ai assez entendu, je m'en vais. Payez-vous.
Il jeta un poignée de pièces sur la table.
Mounier le retint par le bras:
- Soyez raisonnable, Monsieur Rabinel.
L’archiviste s’emporta :
- C'est vous qui me parlez raison? Elle est raide celle-là! Réfléchissez un instant, mon brave Albéric. A supposer que vos élucubrations aient un début de logique, que viendraient faire ici, Louis XVI, Ravaillac ou Napoléon?
Mounier avait la parade toute prête :
- Oh, mais, c’est qu’ils sont malins ceux qui vous ont aidé! Ils savaient bien, eux, qu'en se servant de personnages historiques, ils attireraient votre attention, à vous qui les fréquentez tous les jours dans vos livres. D'ailleurs, ça n'a pas raté: vous avez pris des notes pour ne rien oublier! Oh, il sont coquins, je vous dis!
- Qui ça "ils"? demanda, goguenard, Raoul Signoret.
- Ah ça, je sais pas, convint le patron de la Brasserie Pavillon. Je peux pas donner de noms. Disons: ceux qui ont guidé sa main!
Il avait réponse à tout.
Rabinel était décidé à partir.
Alors, Mounier se fit suppliant.
- Il faut les jouer, ces numéros, Monsieur Rabinel.
- Jamais, répondit l'archiviste. Je me déshonorerais si je sombrais dans la superstition.
- Qué superstition, il est pas beau lui? s'exclama le patron de la brasserie, qui, devant tant d'obstination, perdait tout sentiment de respect et prenait l'ex-légionnaire à témoin. Je vous dis que ce sont les chiffres de la prochaine loterie! Bien sûr, le message était codé. C'était à vous de deviner! Vous voudriez pas aussi que Louis XVI, il aille acheter les billets pour vous, non?
Weissmüller intervint:
- Et si nous les chouons, nous, ces numéros?
Mounier, qui malgré son indignation gardait un fond d'honnêteté, dit avec sincérité:
- Ah, non! Ils sont à lui...
L'archiviste entrevit une lueur d'espoir pour mettre un terme à cette ahurissante conversation. Il émit un petit rire en grelot:
- Eh bien, je vous les donne mes numéros et qu'on en finisse.
Les deux autres restèrent bouche bée. Ils se regardèrent, puis fixèrent l'archiviste, incrédules:
- Vous feriez-ça? dirent-ils ensemble.
Ferdinand Rabinel avait repris son calme.
- Je le fais, ne serait-ce que pour vous donner une leçon. Et vous rappeler que les gros-lots qui tombent du ciel en dormant, ça ne se trouve que dans les fables avec lesquelles on drogue le bon peuple. Vous allez les jouer mes numéros, et, comme chaque fois, vous allez perdre. Et rira bien qui rira le dernier.

Sur ces mots, l'archiviste détacha la feuille du petit carnet à couverture de moleskine noire et la tendit à Weissmüller qu'il savait préposé à la mise.
- En tous cas, promit Mounier avec une grande émotion, on achète des billets aussi pour vous. Que vous le vouliez ou non, on partage. On vous doit bien ça. Même coupé en trois, dix-mille francs, de nos jours, ça vous permet de voir venir...
- Je suis à deux doigts de la retraite et je n'ai pas de besoins, ironisa l'archiviste.
- Vous verrez, dit Albéric Mounier confiant, on s'habitue très bien à la richesse, même à votre âge.
- Mes pauvres enfants, se contenta de répliquer, navré, Ferdinand Rabinel qui prit congé.
- Paufres... dit l’ex-légionnairer songeur, en regardant l'archiviste s'éloigner de son pas tranquille, blus bour longtemps!
Le patron de la Brasserie Pavillon avait refusé de faire payer à Rabinel son oeuf dur et son eau de Vichy.
On ne prête décidément qu'aux riches...
Il offrit également le café-crème de Raoul et le petit planc d’Helmut. Avec ce qu’il allait empocher, il ne risquait pas la faillite.

* * *

"L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable".

En lisant, par hasard, cette Maxime de son cher La Rochefoucauld avant d'aller au lit, ce vendredi soir 2 novembre, veille du tirage de la loterie, Ferdinand Rabinel éprouva un peu d'indulgence envers ses deux amis, si prompt à l'enthousiasme, si crédules. Il se reprocha d'avoir été trop abrupt, trop sévère avec ces âmes simples et se promit de faire amende honorable le lendemain. Ne serait-ce que pour les consoler de la déception qui les guettait au  prochain résultat du tirage.

* * *

7 heures du matin sonnaient à la pendule du salon chez les Signoret lorsque des coups répétés ébranlèrent la porte d'entrée.
Raoul posa son rasoir sur le bord du lavabo et, le menton encore barbouillé de mousse blanche, il alla ouvrir, tandis que Cécile, dans la cuisine, préparait le petit déjeuner familial destiné aux enfants encore ensommeillés, assis muets devant leurs bols vides. Percevant un souffle précipité derrière le panneau de bois, le journaliste demanda: "Qui est-là ?"
- Moi, dit une voix mourante. C'est Mounier, ouvrez vite!
- Que se passe-t-il? questionna Raoul en découvrant le visage congestionné du patron de La Brasserie Pavillon, dont la montée précipitée des deux volées de marche grimpant vers l'appartement avaient eu raison des capacités respiratoires.
Il réussit, au prix d'un effort visible, à rassembler les quelques atomes d'air résiduel qui subsistaient dans ses alvéoles pulmonaires et demanda:
- Z’êtes au courant?
- Au courant de quoi?
- Le tirage... C’est dans le journal de ce matin
- Je ne l’ai pas encore lu. D’habitude, je le lis chez vous
Albéric Mounier fit un geste de la main signifiant "aucune importance" et lâcha précipitamment, dans un dernier souffle, par rafales de trois, ce tétrasyllabe monophasé:
- Onagagné... Onagagné... Onagagné...
Le journaliste, craignant une attaque, s'efforçait de calmer son interlocuteur. Il le fit s'asseoir.
- Ne vous mettez pas dans et état, voyons et expliquez vous.
Devant l'air inquiet de Raoul Signoret le patron de La Brasserie Pavillon lâcha:
- La loterie de l’Exposition coloniale... le gros-lot... et les autres ! onagagné. C'étaient les bons numéros...
- Tous ?
- Tous, je vous dis ! Tous ceux que nous a donnés Rabinel. Tous des numéros gagnants.
Le journaliste du Petit Provençal eut comme le tournis. Il s’appuya au chambranle de la porte d’entrée :
- Pas possible, voyons…
- Mais si, je vous assure. C’est dans le journal !
Mounier retrouvait un peu de souffle. Mais son discours était toujours aussi sommaire:
- Si on additionne tous nos gains, même en divisant par trois, ça fait encore plus de 8000 francs-or chacun! C'est incroyable.
 Raoul n’arrivait pas non plus à y croire:
- Vous êtes bien sûr?
Albéric Mounier s'indigna:
- Vous me croyez capable de plaisanter avec une chose pareille, Monsieur Signoret? Je vous jure sur la tête de ma petite-fille...
- Ça va, ça va! Je vous crois.
- Onagagné, répéta le patron de la Brasserie Pavillon. Grâce à ce brave Rabinel ! Oh, j'ai honte...
L’émotion le fit éclater en sanglots, inconsolable.
- Et Helmut, demanda, Raoul, il sait?
- J'ai couru chez lui dès que j’ai appris la nouvelle, mais je ne l'ai pas trouvé. Alors, j'ai pensé à vous, qui êtes témoin de ce qui s’est passé.
- Et Rabinel ?
- Je n’ai pas osé aller chez lui de si bonne heure. Il ne lit pas les journaux, il ne doit pas savoir. Mais il va passer à la brasserie, comme tous les matins…
- Ça risque de lui faire un choc, dit Raoul.
- C’est pour ça, précisa Mounier, que j’ai donné des consignes. S’il passe en mon absence, il faudra rien lui dire. Il a peut-être le cœur fragile, cet homme. Je me chargerai de l’affranchir quand il viendra manger à midi, en le préparant doucement. Faut pas le brusquer, parce que, forcément, comme vous dites, ça va lui faire un coup.
- Je pense à l’état dans lequel Weissmüller doit se trouver s’il a lu le journal, dit Raoul en riant tout seul.
- Sûr ! Quand il m'a quitté hier après-midi, il partait pour acheter les billets au Change de La Bourse. Oh, là là ! Vous avez raison. Il va être dans un bel état ce matin!.. Les petits plancs, ça a déjà dû y aller !
Le patron de la Brasserie Pavillon fit avec sa main repliée le geste de celui qui « s’en envoie un derrière la cravate ».
Puis, il tira de sa poche la liste des numéros du tirage notés d'une écriture fiévreuse sur un coin de journal déchiré
- Vous pouvez vérifier, Monsieur Signoret, c'est bien les chiffres que Rabinel nous avait donnés.
Raoul examina la liste, la retourna en tous sens.
Il la relut une dernière fois et la rendit à Mounier. C'était bien ça: 1 - 5 – 9-  21 – 23 - 27 - 28 . Y inclus le gros-lot tombé sur le Duc de Guise (23)

Le reporter secoua la tête, effaré et redit une nouvelle fois son incrédulité:
- Pas possible...
Ce fut son ultime commentaire.

* * *

Dans la salle de la Brasserie Pavillon, on attendait d’une minute à l’autre l’arrivée de Ferdinand Rabinel.
Un observateur attentif qui aurait suivi l’affaire depuis son début n’aurait pas manqué de relever deux anomalies majeures dans le tableau que présentait la grande salle de la brasserie. Derrière son comptoir, Albéric Mounier faisait une tête de déterré, alors qu’on aurait pu s’attendre à le trouver rayonnant et claironnant la bonne fortune qui lui était échue à toute sa clientèle. Ses gestes étaient nerveux et il jetait de temps à autre des coups d’œil inquiets vers le fond de la salle.
Ensuite, à moins qu’une extinction de voix due à un trop plein de joie l’aie rendu muet, on n’entendait pas l’accent tudesque d’Helmut Weissmüller qui, à cette heure, aurait dû rouler sous l’une des tables couvertes de bocks vides.
Sur le coup de onze heures trente, Raoul Signoret, n’ayant pas reçu le coup de fil promis par Mounier, annonçant l’arrivée de l’archiviste venu aux nouvelles, entra dans la brasserie.
- Pas encore là ? demanda-t-il au patron. Celui-ci, penché sur un livre de comptes répliqua sobrement :
- Non.
- Et Helmut?
- Pas vu, répondit laconiquement Mounier qui s’absorbait à-présent dans le nettoyage du percolateur.
Le regard du journaliste tomba en arrêt sur le visage décomposé du patron. Il eût dû arborer les stigmates d'une joie sans bornes, or, il faisait une figure d'enterrement et évitait de croiser les yeux du journaliste.
- Il va venir, vous croyez?
- Sais pas.
- Mais enfin, Albéric...
Mounier, lugubre, image de la désolation sur pieds, dit en détachant les mots:
- Helmut n'a pas joué, Monsieur Signoret.
Le journaliste bégaya de surprise:
- Com... Comm ment ça, pas joué?
- Il a pas eu le temps, dit piteusement Mounier.
Il n'eut pas loisir d'en dire plus.

À cet instant – il pouvait être midi moins dix - Ferdinand Rabinel fit dans la salle de la brasserie une entrée en boulet de canon.
Son allure dénotait une agitation inhabituelle chez cet être paisible. Aucun des boutons de son éternel pardessus n'avait trouvé la boutonnière pour laquelle il était prévu, sa cravate était de travers, le col de son pardessus retourné et - fait impensable la veille encore - il n’avait  pas son melon sur le crâne!
Sans même saluer le patron, il lança d’une voix altérée par l’émotion :
- Vous avez vu les résultats du tirage ? Un collègue des archives me les a communiqués. Ce sont les miens, Mounier ! Enfin je veux dire les nôtres. Les vôtres, je ne sais plus.  Je n’arrive pas à réal…
L’archiviste s’interrompit brusquement. Il venait de percevoir à sa droite une double présence. Deux hommes, pareillement vêtus de pardessus sombres et de chapeaux-melon assortis, l’un portant une moustache en crocs, l’autre en forme de herse lui mangeant la lèvre supérieure, manoeuvrèrent pour encadrer Ferdinand Rabinel comme deux serre-livres. Ils devaient déjà se trouver dans la salle, car Raoul Signoret ne les avait pas vus entrer. Le plus grand, un homme de haute taille, à l’air sévère, ressemblait à un militaire en civil. Il en avait la coupe courte et un monocle était vissé à son œil droit. Il observait la tenue négligée de Rabinel avec un air offusqué.
L’archiviste n'avait pas remarqué l’approche des deux hommes, tant était grande l'agitation qui lui troublait l'esprit. Il tenta, mais en vain, de remettre un peu d'ordre dans ses vêtements bousculés.
Derrière son comptoir, Albéric Mounier écarta les bras d’un air navré, sans que Rabinel en comprît la raison.
- Monsieur Rabinel? questionna le plus grand des deux hommes.
Sur un signe de tête affirmatif de l'interpellé, il se présenta:
- Commandant Réveilhac, de la Section de Statistique.  Voici mon adjoint, le capitaine Soulayrol
- Sata-tisi-tique ? bredouilla l'archiviste.
- Contre-espionnage, si vous préférez, dit sobrement l’officier. Nous sommes rattachés à l’État-Major général du Ministère de la Guerre.
- En quoi puis-je vous être utile ? demanda aimablement Rabinel.
- Les questions, c’est nous qui les posons, dit l’officier de renseignement d’un ton rogue. Asseyons-nous là, je vous prie.
Sans attendre de réponse, il désigna une table au fond de la salle.
Le commandant Réveilhac donna à peine le temps à l'archiviste de s'installer:
- Je suppose que le nom de Helmut Weissmüller vous dit quelque chose?
- Bien sûr, dit Rabinel qui retrouvait ses esprits, nous parlions justement de lui avec le patron.
Il prit Mounier à témoin. Celui-ci ne pipa mot.
Se méprenant sur la qualité d’officier de renseignement de son interlocuteur,  l’archiviste pensa aussitôt au pire:
- Mon Dieu! Il est arrivé quelque chose à Helmut? Un accident?
Le commandant et son adjoint ne purent réprimer un début de sourire.
- Nous n’appartenons pas à une brigade de la voie publique, monsieur Rabinel. La Section de Statistique, comme vous semblez l'ignorer, a en charge la lutte contre les activités inspirées, engagées ou soutenues par des puissances étrangères de nature à menacer la sécurité du pays.
- Ah, bon, dit Rabinel, rassuré, quel rapport avec Monsieur Weissmüller?
- C'est ce que je m'efforce d'établir, répliqua, sibyllin, le militaire.
- Mais où est-il? insista l'archiviste.
- Il est actuellement dans les locaux de la Sûreté marseillaise, où il est interrogé, en attendant son transfert à Paris, répondit Réveilhac. Rassurez-vous, là où il se trouve, il ne risque pas l'accident de la circulation, si c'est cela qui vous inquiète. Revenons plutôt à vous, Monsieur Rabinel. Vous connaissiez bien Monsieur Weissmüller?
- Bien, c'est beaucoup dire. Mais depuis longtemps, oui. C'est une figure du quartier. Un habitué de ces lieux, où je le vois chaque jour, mais...
Le commandant le coupa:
- Connaissiez-vous ses activités habituelles?
 - Ma foi, répondit Rabinel, il s'occupait de peinture et de restauration de tableaux, si j'en crois ce qu'on m'en a dit.
- Exact, mais ça, c'était - si j'ose dire - "pour la galerie" dit Réveilhac, pas mécontent de son astuce. En réalité, Helmut Weissmüller - de son vrai nom Franz Ollendorf - exerçait discrètement, de manière moins publique, mais plus risquée, une autre activité qui intéresse prodigieusement la mienne. Vous n'ignorez pas qu'il était d'origine allemande et qu'il avait gardé, de ce fait, des contacts avec son pays de naissance.
- Je l'ignorais, dit Rabinel, mais, si je puis me permettre, mon commandant, et sans vous offenser, en quoi cela me concerne-t-il?
- J'y viens, monsieur Rabinel, j'y viens.
Réveilhac avait repris un visage sévère. Il se pencha vers son interlocuteur et le regardant sans ciller dit:
- Weissmüller-Ollendorf était ce que nous appelons dans notre jargon un "dormant". Un espion inactif, si vous préférez. Après son arrivée en France, dans les années 90, à l'issue de ses cinq années d'engagement dans la Légion Etrangère, il avait été démobilisé à Marseille et s'y était installé. C'est à cette époque qu'il a été contacté par les services secrets allemands et qu'il a travaillé pour eux. Pour nos services, c'est une vieille connaissance, Herr Ollendorf!
L’officier prit une pause, puis ajouta:
- Ensuite, durant des années, il s'est tenu peinard. Mais nous ne le perdions pas de vue. Bien nous en a pris. Voici cinq ans, les services secrets allemands ont "réveillé" l’espion. Entendez par là qu'Ollendorf s'est remis à travailler pour eux. Et les petits camarades du pseudo Weissmüller lui ont confié une mission de renseignement sur notre armement. En particulier sur les armes nouvelles qui nous permettront bientôt d’effacer l’humiliation de 70. Voilà des années que nous le pistons et que nous ne sommes pas dupes de ses activités "artistiques".
Réveilhac se redressa et ajouta avec un sourire mauvais:
- Hier au soir, nous avons mis fin aux activités de l'espion allemand Franz Ollendorf, dit Helmut Weissmüller. Nous lui avons mis la main au collet au moment où il s’apprêtait à passer le porche du consulat général d’Allemagne à Marseille. Il avait rendez-vous avec le consul, avec son excellence Fritz Hellwig.
Ferdinand Rabinel sentit un poids lui tomber sur les épaules.
- Ça alors… qui aurait cru ? émit-il avec une douloureuse sincérité. Vous entendez ça, Mounier, Helmut espion du Kaiser !?
Il se retourna vers le comptoir pour prendre le patron de la brasserie à témoin, mais il avait disparu, sans doute passé dans l'arrière-salle.
Rabinel revint à son interlocuteur:
- C'est épouvantable, dit-il. Je suis désolé pour ce pauvre garçon. Mais encore une fois j'ignorais tout, je vous l'assure. Je ne suis qu'un fonctionnaire municipal. Quel rapport pourrait-il y avoir entre cette rocambolesque histoire d'espionnage et ma modeste personne?

Pour toute réponse le Commandant Réveilhac sortit de sa poche un feuillet quadrillé plié en quatre, qu'il déplia et lissa soigneusement sur le marbre de la table.
- Connaissez-vous ceci? demanda-t-il à l'archiviste.
Celui-ci, effaré, contemplait la feuille détachée l'avant-veille du petit carnet à couverture de moleskine noire, sur laquelle il reconnut, tracée de sa fine écriture, la colonne de chiffres, de nombres et de lettres qu'il avait soigneusement consignés après chacun de ses rêves.
- Bien sûr, je connais, cette feuille a été détachée de mon carnet par mes soins.
- Vous y reconnaissez donc votre écriture?
- Absolument.
- Et pouvez-vous me dire ce que signifie cette suite de chiffres et de lettres?
- Sans difficulté, mon commandant. Mais je ne sais pas si vous allez me croire...
- Dites toujours, je vais faire un effort, répliqua l’officier, l'air mauvais.
- Eh bien, figurez-vous, que ce sont les chiffres de la loterie de l’Exposition coloniale qui m'ont été communiqués par…
L'archiviste s'arrêta net, glacé par le regard du militaire.
- Par qui ?...
Ferdinand Rabinel rougit comme un potache surpris par le maître en train de fumer dans les cabinets.
- C'est idiot, je n'ose le dire...
- Comme je vous comprends, ironisa Réveilhac. Mais faites un effort, je vous le conseille.
Rabinel était comme paralysé. L'air stupide, il ne sut qu'ajouter:
- Ce sont les numéros gagnants du tirage d’hier. Le gros lot, mon commandant, le gros lot...
Réveilhac reprit la parole.
- Cette liste, Monsieur Rabinel nous l'avons trouvée dans la poche de Weissmüller après son arrestation.
- Ça ne m'étonne pas, dit l’archiviste, puisque c'est moi qui...
- Ne m'interrompez pas, je vous prie! tonna l’officier. Weissmüller affirme que c'est vous qui lui avez donné cette liste...
- Il dit vrai.
Réveilhac se pencha à nouveau vers Rabinel.
Il parla à voix basse mais mit une intensité effrayante dans les mots qu'il prononça:
- Cette liste, Monsieur l’archiviste – ET VOUS LE SAVEZ -  cette combinaison de chiffres, de lettres et de signes typographiques, c’est, à la virgule près, un ensemble de codes destinés à désigner des dossiers ultra-secrets concernant les documents sur le frein hydro-pneumatique du canon de 75, la manière dont cette arme nouvelle s’est comportée lors de récentes manœuvres, une autre note concerne la répartition des unités d’artillerie en cas de mobilisation générale, une autre nos troupes de couverture basées au camp de la Courtine, une a pour sujet Madagascar et, enfin, quatre autres, appartenant à la Marine, sont des rapports détaillés sur le système défense côtière en Méditerranée et en particulier du port militaire de Toulon. Chacun des officiers supérieurs concernés par ces dossiers secrets ignore de quoi sont fait ceux des autres responsables. Et vous, vous les avez tous !

Rabinel regardait son interlocuteur débiter sa litanie avec dans le regard une incompréhension totale qui lui donnait l’air d’un arriéré-mental.
L’officier du contre-espionnage expira longuement par le nez, comme pour faire baisser la pression dont il était le siège et continua :
- Ces dossiers sont ultra-secrets, Monsieur Rabinel, vous en possédiez TOUS LES CODES servant à les désigner et vous les avez communiqués à un agent travaillant pour une puissance étrangère.
L’officier abattit sa main sur le bois ciré de la table. Cela fit un bruit de détonation qui fait sursauter l’archiviste.
- Pendant que les bons Français préparent la Revanche, vous, vous vendez nos secrets militaires aux Boches ? Ça va chercher loin, ça, Monsieur Rabinel, même en temps de paix ! Les accusations portées sur Dreyfus, c’était espièglerie d’enfant étourdi, par comparaison.
Il récita :
« Article 76 du Code pénal : « quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec des puissances étrangères… »
Réveilhac eut un rictus mauvais :
- Vous allez me dire comment ces codes sont arrivés en votre possession. Je vous conseille de bien réfléchir à ce que vous allez répondre, parce que vous êtes en état d’arrestation.
- Mais c’est le tirage de la loterie de l’Exposition coloniale, gémit Rabinel. Que vous dire de plus ! C’est le gros lot !
-  Et bien sûr, vous avez gagné…
- Bien sûr ! cria Rabinel, désarmant de sincérité.
Il désigna Raoul qui, effaré, avait assisté à l’interrogatoire improvisé.
- Demandez à monsieur, vous verrez.
Rabinel se raccrocha au reporter du Petit Provençal comme un naufragé à sa bouée.
- Signoret, je vous en supplie ! Courez prévenir votre oncle Baruteau. Le cauchemar recommence ! Mais je suis réveillé, cette fois !
Le commandant Réveilhac ricana méchamment :
- Le gros lot, hein ?  Sans blague ? J’ai plutôt l’impression que c’est moi qui viens de le décrocher, le gros lot !…

 

Jean CONTRUCCI

 

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